Liberté d’expression : Bienvenue dans la république des robocops
Il y a comme un vent de révolte dans l’air. Une brise serait un mot plus adéquat.
Pas mal de choses, ces derniers temps, viennent mettre à mal la morosité ambiante.
Une remise en cause générale des médias marchands est à l’œuvre. Non pas leur cupidité inhérente à leur mercantilisme, mais la façon dont elles appliquent avec arrogance le célèbre adage : « la raison du plus fort est toujours la meilleure. »
Pour avoir suivi, les nombreux rebondissements autour de Dieudonné, je peux vous dire avec une foi inébranlable, que depuis 2001, la liberté d’expression est en train d’en prendre pour son grade. Aux robocops gros bras, bottes cuir-métal, s’ajoutent les robocops grosses têtes talonnettes qui traquent le mal dans les cerveaux des gens ordinaires.
Casser Dieudonné fut, en quelque sorte, l’expérience ultime sur des cobayes humains avant la mise sur le marché.
A partir du moment où cela fut réussi, on avait ainsi tracé les limites, la ligne blanche continue qu’il ne faut pas franchir sauf si on fait amende honorable en promettant qu’on ne recommencera plus. Mais gare aux récidives ! Pour Dieudonné, ce fut la perte de points puis la confiscation du permis d’en rire.
Encore plus innovant, on vient d’instituer de facto, les laissez-passer municipaux pour les artistes. Et devinez qui a eu droit aux premiers : Dieudonné. Sacré Dieudo, toujours en avance d’un bus !
Regardez Stéphane Guillon. Il a fait une bonne blague sur Dominique Strauss-Kahn qui s’en est plaint à l’antenne, puis à Sarkozy et, d’un seul coup, on a médiatisé à outrance le fait que Stéphane Guillon pourrait être évincé de France-Inter. Comme cette information a été largement diffusée, l’humoriste crie victoire en arguant que cette large diffusion lui garantit son indépendance. La vérité est qu’en réalité, on lui a montré des limites à ne pas franchir. Le bord de la ligne blanche est donc l’attaque sur la vie privée des puissants. Stéphane Guillon sait donc qu’il ne pourra recommencer qu’en frôlant la ligne et ce, avec beaucoup de précautions. Il sait qu’il ne pourra jamais aller au-delà, par exemple en abordant des sujets idéologiques ou communautaires. Il ne s’en plaindra sûrement pas vu le formidable coup de pub qu’a été cette histoire.
Et puis, il y a de bonnes surprises. Comme ce qui est arrivé samedi soir sur France 2 à l’émission « on n’est pas couché » de Laurent Ruquier.
Francis Lalanne a écrit un petit livre dans lequel il dénonce les dérives de la présidentialisation du pays et s’interroge sur la république. En quelques phrases, il plante le décor de son livre. La république française est-elle vraiment gouvernée par le peuple pour le peuple ? Ou bien n’est-elle qu’un alibi pour le pouvoir personnel d’un seul ou d'un groupe comme au temps de Napoléon ?
Eric Zemmour montra beaucoup de condescendance vis-à-vis de Lalanne qu’il voit avant tout comme un chanteur populaire : belle voix, belle gueule, jolis mots mais petit cerveau. C’est vrai, Zemmour révéla son vrai visage en entrant puis en refermant le débat. Une fois de plus.
Zemmour est un faux démocrate, un faux républicain qui estime que la question des pouvoirs concentrées entre les mains d’un seul homme a été tranchée par l’histoire à trois reprises : lors de la prise de pouvoir de De Gaulle en 1958, lors de la constitution de la Vème république en 1962, lors de l’élection de Pompidou en 1969. Pour lui rien ne sert de revenir là-dessus.
Il aime se réclamer de l’histoire, Zemmour. Pourtant il estime qu’en matière de droits constitutionnels, la messe est dite, oubliant qu’un contexte historique particulier avait ramené De Gaulle au pouvoir : décolonisation, guerre d’Algérie, guerre froide, France dans l’OTAN.
Sans doute, face à de telles menaces, il fallait un homme fort à la tête de l’état mais aujourd’hui ?
Quand on y regarde de près, on s’aperçoit que les démocraties les mieux réussies sont celles où le chef de l’état n’a que très peu de pouvoirs : Allemagne, Pays-Bas, Pays scandinaves, Italie, Autriche. Tout est régi par le chef de la majorité au parlement, un parlement qui exerce un droit de contrôle sur tout ce qui concerne l’état et qui peut aller jusqu’à décider ou non de l’utilisation de l’armée.
Mais que ce soit un chanteur populaire qui pose le débat, c’était trop pour le journaliste.
D’autant que le beau Francis invoqua une anomalie qui rend caduc selon lui le vote d’une partie des sénateurs lors du vote pour la constitution européenne.
Mais alors que le point était intéressant, et montrait un véritable abus de pouvoir vis-à-vis du peuple français qui s’était prononcé souverainement contre la constitution européenne par référendum, Eric Zemmour balaya la théorie de Francis Lalanne d’un revers de main.
Pire encore, Eric Nauleau, plein de suffisance donna l’impression d’un censeur qui ramène le rôle d’un critique à celui d’un juré de la Nouvelle Star.
Que je sache, un critique a trop besoin des artistes et des auteurs pour leur fermer la porte du respect le plus élémentaire.
Mais, sans doute pour ces cuistres, Francis Lalanne est avant tout un chanteur populaire pour femmes quadragénaires qui doit se cantonner à son art. Il lui est donc interdit d’avoir une démarche citoyenne et de se mêler de haute politique !
Pourtant, Lalanne fut très applaudi. On a cherché à le rendre ridicule et ça lui a donné une aura de rebelle. Il ne manquait plus que la baston sur le plateau!
C’est très significatif de l’ambiance actuelle. Il y a un climat de douce rébellion qui est en train de s’installer en France au fur et à mesure que les gens de plus en plus nombreux se sentent ridiculisés. Des démarches de désobéissance civile sans violence sont en train de faire l’adhésion de beaucoup de laissés pour compte.
Le peuple a besoin d’exprimer sa déception sinon sa colère. Il choisit des formes d’action inédites, très créatives contre lesquelles la police ne peut exercer sa violence sans passer pour une police brutale et arbitraire. La preuve, ces jours-ci avec les rapports de la commission de déontologie de la sécurité qui montrent que les relations du peuple avec sa police deviennent peu à peu conflictuelles. Le peuple fait donc de la politique à sa façon, en la réinventant sans intermédiaire médiatique et sans politiciens.
Le net relaie tant bien que mal les informations que cachent soigneusement les médias marchands qui sont bien obligés de les reprendre pour ne pas rester à la masse. Quand un quidam met en ligne une vidéo sur un contrôle policier musclé, il fait de la politique car il joue son rôle de citoyen.
Le bouche à oreille fait le reste…
La prochaine cible sera donc le contrôle du net. Vous en doutiez ?
Pour vous le démontrer, piosons cette question anodine : A quel dossier tient particulièrement le gouvernement au point de le présenter une seconde fois aux suffrages des députés après un premier rejet?
Réponse : Le dossier Hadopi!
La loi Hadopi est le début d'une grande reprise en main du net. Tout comme les empreintes ADN initialement réservés aux suspects de crimes pédophiles puis étendus à tous les suspects mis en garde à vue, le contrôle du net commence avec les téléchargeurs « illégaux » puis on poursuivra dans quelques années avec ceux qui pourraient porter atteinte à telle ou telle « valeur » au nom de la protection des citoyens. Les projets sont déjà dans les cartons. Après, ce n'est qu'une question d'opportunité et de fenêtre de tir.
C'est comme ça que ça se passe dans la république des robocops..