L'antisionisme humaniste d'Edward Saïd
Je tiens à vous parler aujourd’hui d’un intellectuel palestinien décédé en 2003 : Edward Saïd. C’était un anti-sioniste humaniste. Il avait fait son diagnostic de la situation israélo-palestinienne et rejoignait les positions de personnalités célèbres comme Noam Chomsky et Illan Papé.
A l’heure où un flou volontairement entretenu existe à propos de l’anti-sionisme, je souhaite mettre en avant l’option humaniste de ce combat politique. J’ai sélectionné quelques citations d’Edward Saïd qui éclaireront sur ce que pourrait être un combat citoyen et respectueux de l’humain contre les aspects néocolonialistes du sionisme.
« Le choix est clair : c’est soit l’apartheid, soit la justice et la citoyenneté. »
Ici Edward Saïd met en évidence ce que d’aucuns n’hésitent pas à appeler racisme anti-palestinien et nettoyage ethnique de la part de l’état d’Israël. En effet, Israël se proclame état juif, pour les juifs du monde entier. Un juif de la diaspora a donc plus de droits qu’un palestinien des territoires occupés et même qu’un citoyen arabe israélien dans certains cas.
Le néo-colonialisme des occidentaux a des racines historiques
On entend souvent de hauts responsables à Washington, ou ailleurs, parler de redessiner les frontières du Proche-Orient, comme si des sociétés aussi anciennes et des populations aussi diverses pouvaient être secouées comme des cacahuètes dans un bocal. C’est pourtant souvent arrivé avec l’« Orient », cette construction quasi mythique tant de fois recomposée depuis l’invasion de l’Egypte par Napoléon à la fin du XVIIIe siècle. Chaque fois, les innombrables sédiments de l’histoire, les récits sans fin, l’étourdissante diversité des cultures, des langues et des individualités, tout cela est balayé, oublié, relégué dans le désert comme les trésors volés à Bagdad et transformés en fragments privés de tout sens.
Selon moi, l’histoire est faite par les hommes et les femmes, mais elle peut également être défaite et réécrite, à coups de silences, d’oublis, de formes imposées et de déformations tolérées, de telle sorte que « notre » Est, ou notre « Orient », devienne vraiment « nôtre », que nous puissions le posséder et le diriger. Je dois redire que je n’ai pas de « véritable » Orient à défendre. En revanche, j’ai le plus grand respect pour la capacité qu’ont ces peuples à défendre leur propre vision de ce qu’ils sont et de ce qu’ils veulent devenir.
On ne saurait évoquer ici le travail de sape exercé par l’occident à travers la colonisation des pays arabes puis la corruption des élites arabes et l’élimination politique du nationalisme laïque cautionnées par l’Europe et les Etats-Unis.
La démarche des occidentaux vis-à-vis des pays arabes équivaut à un « antisémitisme » anti-arabe si on s’en tient aux racines étymologiques du mot. Comprenons nous bien, le mot « antisémitisme » a été lancé par ceux qui voulaient accréditer l’idée que les juifs d’Europe n’étaient que des étrangers parasites et fourbes issus de régions orientales de tout temps hostiles à l’Europe : les régions sémitiques. Un amalgame qui eut des effets dévastateurs qu’on connait pour les juifs européens. Mais aujourd’hui, maintenant que les juifs sont considérés de racines et de culture européennes par une large majorité des populations, on assiste à une diabolisation identique des arabes vivant en Europe et encore plus de ceux vivant à l’extérieur. Edward Saïd appelle ainsi « orientalisme » cette mentalité raciste et colonialiste qui figure dans l’élite politique et intellectuelle de l’Occident. Il dit :
Des attaques massives, d’une agressivité planifiée, ont été lancées contre les sociétés arabes et musulmanes contemporaines, accusées d’arriération, d’absence de démocratie et d’indifférence pour les droits des femmes. Au point de nous faire oublier que des notions telles que la modernité, les Lumières et la démocratie ne sont en aucun cas des concepts simples et univoques que chacun finirait toujours par découvrir, tels les œufs de Pâques cachés dans son jardin. L’inconscience stupéfiante de ces jeunes communicateurs arrogants, qui parlent au nom de la politique étrangère sans posséder la moindre notion vivante (ni la moindre connaissance du langage des gens ordinaires), a fabriqué un paysage aride, prêt à accueillir la construction par la puissance américaine d’un ersatz de libre « démocratie » de marché. Inutile de connaître l’arabe, le farsi ou même le français pour pontifier sur l’effet domino de la démocratie dont le monde arabe aurait le plus grand besoin.
Chaque nouvel empire prétend toujours être différent de ceux qui l’ont précédé, affirme que les circonstances sont exceptionnelles, que sa mission consiste à civiliser, à établir l’ordre et la démocratie, et qu’il n’utilise la force qu’en dernier recours. Le plus triste est qu’il se trouve toujours des intellectuels pour trouver des mots doux et parler d’empires bienveillants ou altruistes.
La tentation antisémite dans l’antisionisme
La tentation est grande de diaboliser les israéliens et les juifs en niant la réalité de leur souffrance, principale justification avancée pour la création de l’état d’Israël. C’est pourtant ce que font de plus en plus d’intellectuels nostalgiques du nationalisme arabe, appuyés par certains européens. Nier l’antisémitisme, l’holocauste ou le minimiser pour mieux rassembler la rue arabe est une voie qui ne peut conduire qu’à encore plus de crispations. Les excès des uns répondant aux excès des autres. Le révisionnisme comme réponse au tabou de la réalité du génocide des juifs est une aberration.
Au cours des trente-cinq dernières années, j’ai passé une bonne partie de ma vie à défendre le droit du peuple palestinien à l’autodétermination, mais j’ai toujours essayé de le faire en prenant pleinement en compte le peuple juif et ses souffrances, des persécutions au génocide. Ce qui compte le plus à mes yeux, c’est que la lutte pour l’égalité entre Israël et la Palestine ne doit avoir qu’un objectif humain, à savoir la coexistence, et non la poursuite de l’élimination et du rejet.
Ce n’est pas un hasard si j’ai montré que l’orientalisme et l’antisémitisme moderne ont des racines communes. Pour tout intellectuel indépendant, élaborer des modèles de rechange aux dogmes étroits et simplificateurs fondés sur l’hostilité mutuelle qui prévalent au Proche-Orient et ailleurs depuis trop longtemps constitue donc une nécessité vitale.
Dire que nous devons prendre conscience de la réalité de l’Holocauste ne signifie aucunement accepter l’idée selon laquelle l’Holocauste excuse le sionisme du mal fait aux Palestiniens. Au contraire, reconnaître l’histoire de l’Holocauste et la folie du génocide contre le peuple juif nous rend crédibles pour ce qui est de notre propre histoire ; cela nous permet de demander aux Israéliens et aux juifs d’établir un lien entre l’Holocauste et les injustices sionistes imposées aux Palestiniens, établir un lien et du même coup le mettre en cause pour ce qu’il recouvre d’hypocrisie et de déviation morale.
L'amélioration du sort des réfugiés palestiniens commence sur les terres qui les ont accueillis. L'angélisme n'est donc ni d'un côté ni de l'autre. La preuve avec la situation inacceptable qui prévaut pour les réfugiés palestiniens en terre arabe.
"Des pays tels que l’Egypte et le Liban comptent respectivement 130 000 et 400 000 réfugiés palestiniens de 1948. Et voilà cinquante ans que ces derniers n’ont pas droit, pour la plupart, à un permis légal de séjour. Traités en ennemis par les Etats arabes qui les hébergent , ils sont privés de permis de travail, d’accès à l’éducation ainsi que d’assistance sociale ou médicale, et ils sont de surcroît sommés de se présenter à la police tous les mois."
En guise de conclusion
"Nous devrions concentrer notre résistance "sur le combat contre les colonies israéliennes, à partir de manifestations non violentes qui soient de nature à entraver la confiscation des terres, à créer des institutions civiles démocratiques et solides (hôpitaux, cliniques, écoles et universités, actuellement en terrible déclin, ainsi que d’autres projets d’amélioration de l’infrastructure) et à mettre en évidence le contenu d’apartheid inhérent au sionisme".
Ce combat contre les colonies israélienne, le sketch de Dieudonné à l’émission de Fogiel, en est une
illustration positive. Après, le doute s’est peu à peu installé non pas à cause des positions politiques et des sketchs de l’humoriste mais à cause des personnes qu’il a préféré fréquenter et dont certaines ressemblent à certains intellectuels pro-arabes qui, par paresse intellectuelle, versent dans l’antisémitisme, véritable aubaine pour les sionistes les plus radicaux.
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