Aimé Césaire dans le "Petit Robert", Aimé Césaire toujours d'actualité !

Publié le par Milton Dassier

colonialisme.jpgUne victoire de l'esprit


D'une certaine façon, c'est une victoire. Non pas de quoi descendre dans la rue en lançant des confettis et en hurlant de joie mais sur le plan des idées et de la nécessaire éducation des mentalités, le pas est très important. Le dictionnaire de référence " Le Petit Robert" aura une définition plus complète de la colonisation que celle de l'année précédente.
 
En 2007, le CRAN et le MRAP avait protesté avec force et fait part de leur consternation en découvrant dans "Le Petit Robert" la définition suivante de la colonisation: "mise en valeur, exploitation de pays devenus colonies". Point final, rien d'autre à ajouter à ces mots favorables rendant invisibles les drames qui se jouent quand les pays en question ont une population. S'il s'agit de coloniser des rochers où il n'y a pas âme qui vive, la définition peut convenir encore que sur le plan écologique, dans bien des cas, la mise en valeur serait plutôt une destruction lente...

Le grand changement, c'est que le Petit Robert a ajouté une citation d'Aimé Césaire à la définition initiale: Colonisation = Chosification tirée du "Discours sur le colonialisme" paru en 1950, éditions Présence Africaine (1989). Cela donne au final ceci:

Colonisation : "mise en valeur, exploitation de pays devenus colonies". Colonisation = Chosification (Aimé Césaire)"

Cela parait peu mais cette équation risque de faire naître un questionnement dans la tête de ceux qui la liront. "Colonisation = Chosification" mais de quoi? Ou plutôt de qui? 

discours-sur-le-colonialisme.jpgCésaire et le discours sur le colonialisme


Et si vous vous étonnez d'un tel choix, de ce qu'il implique comme appel à la réflexion et si vous avez envie d'approfondir tout de suite, voici ce qui précède et suit "Colonisation = Chosification" dans le très bon texte d'Aimé Césaire. 

Entre colonisateur et colonisé, il n'y a de place que pour la corvée, l'intimidation, la pression, la police, l'impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies.
Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l'homme colonisateur, en pion, en adjudant, en garde-chiourme, en chicote et l'homme indigène en instrument de production.
A mon tour de poser une équation : colonisation = chosification
J'entends la tempête. On me parle de progrès, de "réalisations", de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d'eux même.
Moi je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, de cultures piétinées, d'institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d'extraordinaires possibilités supprimées.
On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer.
Moi je parle de milliers d'hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l'heure ou j'écris, sont en train de creuser à la main le port d'Abidjan. Je parle de millions d'hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à leur danse, à la sagesse.
Je parle de millions d'hommes à qui m'on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme."


cesaire.jpgLe Racisme colonial : un précurseur du fascisme et du nazisme

Mais ceci n'est rien car Césaire va bien plus loin dans sa réflexion. La mise au pas des "sauvages" dans une violence, ou plutôt, une barbarie banalisée à des milliers de kilomètres de l'Europe a contribué à un "ensauvagement" des européens civilisateurs dont les peuples, un beau jour, se sont aperçus mais trop tard que le nazisme avait triomphé de leurs nobles et généreux idéaux. Ce qui pouvait s'appliquer aux africains, race inférieure, pouvait s'appliquer aux races blanches les plus vulnérables et considérées comme inférieures au nom de ce qui aurait pu s'appeler la lutte des races suivant les préceptes des théories racistes du darwinisme social qui considérait les juifs dés le milieu du 19ème siècle comme un peuple de chasseurs sans terre donc nuisible...

Césaire n'y va pas par quatre chemins...
"Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un oeil crevé et qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et "interrogés", de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette lactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du continent.

Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s'affairent, les prisons s'emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.

On s'étonne, on s'indigne. On dit : "Comme c'est curieux ! Mais, Bah! C'est le nazisme, ça passera !" Et on attend, et on espère; et on se tait à soi-même la vérité, que c'est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c'est du nazisme, oui, mais qu'avant d'en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l'a supporté avant de le subir, on l'a absous, on a fermé l'oeil là-dessus, on l'a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s'était appliqué qu'à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l'a cultivé, on en est responsable, et qu'il est sourd, qu'il perce, qu'il goutte, avant de l'engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d'étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d'Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXème siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore, qu'Hitler l'habite, qu'Hitler est son démon, que s'il vitupère, c'est par manque de logique, et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est que l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique.

Et c'est là le grand reproche que j'adresse au pseudo-humanisme : d'avoir trop longtemps rapetissé les droits de l'homme, d'en avoir eu, d'en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste.(...)"


evacuation-squat-afp.jpgQuel homme pour les droits de l'homme?


Rapetisser les droits de l'homme, en avoir une conception sordidement raciste car étroite et parcellaire, cela veut dire, entre autre, qu'en Europe, dans la France d'aujourd'hui

- autant on se scandalise de la moindre parole qui pourrait apparaître comme antisémite au nom de ce passé insupportable à regarder en face, celui d'une Europe presqu'entièrement nazifiée entre 1939 et 1945, qui a laissé faire les actes liberticides, les lois raciales et l'holocauste au nom de l'ordre social et de la pureté de la race blanche supérieure..

- autant on use de mépris envers les revendications de mémoire des descendants d'esclaves et de colonisés comme on le fait avec des mouvements comme celui des "Indigènes de la république" en appelant cela du communautarisme,
 
- autant on déforme l'histoire en donnant un quitus de respectabilité à un livre qui annonce qu'il traitera les traites négrières comme une question propre aux gens de race noire(1),

- autant on appelle repentance ce qui n'est qu'une reconnaissance des specificités d'une part importante de la nation française
 
- autant on laisse se banaliser aujourd'hui la parole raciste contre les descendants français ou non des anciens peuples colonisés comme on l'a vu avec Finkielkraut, Frêche, H. Carrère d'Encausse et Pascal Sevran qui ont reçu des protestations mais n'ont pas eu à répondre de leurs dires et ont été soutenu par l'ensemble des institutions et des autorités françaises.

J'espère que vous conviendrez après l'avoir lu que ce livre, pourtant écrit en 1950, est toujours d'actualité 67 ans après et risque de le rester...

Notes

(1) Dans son livre "Les traites négrières",controversé mais honoré par le sénat et la classe politique,  Olivier Pétré-Grenouilleau annonce carrément qu'il se permet de parler de différentes traites d'esclaves commises par des gens aux motivations différentes et d'horizons éloignés, à des époques spécifiques (étalées sur 12 siècles), sur un continent gigantesque (8000 km sur 4000 km) comprenant de très nombreux peuples et cultures tout simplement parce que les victimes de ces crimes étaient... de couleur noire ! Et tout cela dans une visée scientifique ! La négation de ces différences est justement  l'antithèse du travail scientifique authentique...
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Publié dans anticolonialisme

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C
Difficile d'en rajouter On a tous des petits dictateurs dans notre entourage et un chasse l'autre La société est gangrènée bien qu'il y ait de plus en plus de gens lucides Pas évident de ramer à contre-courant !
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