Bernice King : L'Amérique pourrait bien aller en enfer et y entraîner le reste du monde

king-bernice.jpgL'Amérique pourrait bien aller en enfer et y entraîner le reste du monde
 
Le journal Le Monde a publié ce récit de Bernice King ce 17 février 2008. On risque de ne plus le trouver d'ici quelques temps.Je le place donc dans mes pages permanentes. Bernice King est la plus jeune des filles de Martin Luther King, elle parle de l'héritage spirituel de son père, de ses combats actuels et des USA.
 
 
Quand j'ai eu 7 ans, j'ai annoncé à ma mère que je serais la première présidente noire des Etats-Unis. Moi, Bernice King, fille de Martin. Ou alors, disais-je, la première chef noire de la Cour suprême. Pour une petite fille timide qui laissait volontiers ses deux frères et sa soeur aînés répondre à sa place, j'affichais de l'ambition ! Mais mon expérience d'une certaine vie publique et des traumatismes qu'elle engendre m'a vite convaincue que le job de président n'était pas pour moi.
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Alors j'ai rêvé de devenir avocate. Je regardais avec passion la série "Perry Mason" à la télévision. C'était un avocat courageux qui débroussaillait les affaires les plus compliquées et les concluait par de formidables plaidoiries. Je me voyais parfaitement dans sa peau et mes camarades aussi, qui raillaient mon obsession de la justice et de l'argumentation. Très vite donc, je me suis mise dans la tête que je ferais du droit. 
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Etre la fille de Martin Luther King est une belle responsabilité. Mais quel fardeau ce fut pendant mon enfance ! Heureusement que nous avions maman qui, avec délicatesse, veillait à ne rien rajouter sur nos épaules. Il y avait déjà tellement d'attentes à notre égard ! Tellement d'expectatives ! Les enfants ont toujours tendance à se mesurer à leurs parents. Mais dans notre cas, le modèle paraissait tout simplement inatteignable. Notre père était considéré comme le leader moral de l'Amérique ! C'était écrasant pour nous qui ne rêvions que d'être normaux et insouciants.
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Je n'avais que 5 ans quand mon père a été assassiné, et il m'a terriblement manqué dans ce qui fut une enfance pour le moins singulière. Pendant longtemps je me suis cherché des pères de substitution. Depuis mon oncle A. D., le frère de papa, qui est mort noyé l'année de mes 6 ans, jusqu'au vice-président Hubert Humphrey qui, me prenant sur ses genoux lors d'un déjeuner à la maison, m'avait conquise en m'offrant de la glace ! Il me fallait absolument un autre père ! Chaque année, son anniversaire (15 janvier) était l'occasion d'une semaine de manifestations et de cérémonies au Centre King, et des tas de gens célèbres passaient nous voir. J'ai connu tous les présidents des Etats-Unis, assisté à l'inauguration de Carter à la Maison Blanche, rencontré Reagan, embrassé Mandela, dîné à la maison avec Oprah Winfrey. Et quand les Jackson Five ont débarqué chez moi, ce fut carrément la gloire auprès de mes copains ! Maman nous a emmenés, mes frères, ma soeur et moi, dans de multiples voyages, à l'ONU (où je l'ai remplacée, au pied levé, encore adolescente, pour prononcer un discours qu'elle avait préparé), aux conventions démocrates...
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Et puis, à 17 ans, j'ai ressenti l'appel. Une voix intérieure qui me disait qu'à l'exemple de mon père, de mon grand-père, de mon arrière-grand-père et même de mon arrière-arrière-grand-père, je prêcherais dans une église, je serais pasteur. Je n'ai pas tout de suite compris, ou plutôt, pas voulu comprendre. Les pasteurs étaient pour moi des adultes imposants, responsables. Et moi, je voulais vivre ma vie d'ado, prendre mon temps, prendre du bon temps - à l'époque je buvais même un peu - faire toutes ces choses folles que font les adolescents. Surtout, je voulais définir ma propre identité. Et je sentais confusément que si je suivais la voie de mon père, je serais à jamais la petite fille du docteur King, perdue dans l'ombre du grand homme.
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Mais comment savoir qui j'étais ? Comment trouver mon chemin ? J'ai tâtonné, malheureuse, déchirée par une série de deuils qui ont continué de frapper ma famille, comme l'assassinat de ma grand-mère qui jouait de l'orgue à l'église, et convaincue que j'avais une part de responsabilité dans ces tragédies successives. Un jour, en visionnant un documentaire consacré à mon père que j'avais déjà vu de nombreuses fois, j'ai craqué, et je me suis enfuie en larmes, anéantie, inconsolable. Tout remontait soudain à la surface et j'étais pleine de colère. Contre papa qui m'avait abandonnée. Contre maman qui prenait son relais. Contre les Noirs qui ne poursuivaient pas le combat de mon père. Contre les Blancs qui l'avaient assassiné. Et contre Dieu qui aurait pu empêcher tout cela. Contre moi aussi bien sûr, adolescente perdue, qui ne savais que faire de ma vie, la trouvant vide, sans aucune utilité.
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Ce désespoir a culminé quand j'ai été menacée d'exclusion de l'école de droit où j'avais commencé des études. Ce jour-là, j'ai pris un couteau et voulu disparaître à jamais. Et puis j'ai entendu la voix. Celle qui me poussait au ministère et me disait que j'importais à certains...
Quelques années plus tard, un jour de 1990, j'ai reçu simultanément mon diplôme de droit et mon diplôme de théologie. Le soir même, j'étais ordonnée pasteur. Après huit ans de résistance, j'avais trouvé ma voie. Dans l'Eglise, j'allais choisir de travailler particulièrement auprès des jeunes. Mes souvenirs d'enfance douloureuse me font ressentir une grande proximité avec eux. C'est sur eux qu'il faut miser, eux qu'il faut éduquer, protéger, eux auxquels il faut offrir de nouveaux modèles et références. On oublie souvent combien le mouvement pour les droits civiques était animé et suivi par de très jeunes gens et que mon père n'avait lui-même que 26 ans quand il a commencé !
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L'époque actuelle est catastrophique. Et je suis troublée par le parallèle entre 1968 et 2008. Au moment où mon père a été assassiné, le 4 avril 1968, il préparait "la campagne des pauvres", une immense manifestation que devaient rallier à Washington des centaines de milliers de personnes et qui ne se disperserait qu'à l'obtention de mesures visant à mieux distribuer les richesses. L'argent devant servir à la guerre contre la pauvreté était alors englouti dans la guerre du Vietnam. L'argent pouvant servir à la préservation de la vie allait en priorité à la destruction de la vie. N'est-ce pas exactement ce qui se passe avec la guerre en Irak ? Le dernier sermon dominical que mon père avait écrit, mais que la mort l'a empêché de prononcer, s'intitulait : "L'Amérique pourrait bien aller en enfer". Moi, je rajoute aujourd'hui : et elle pourrait entraîner avec elle le reste du monde.
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Il est urgent qu'un grand changement se produise. Nous sommes à la veille d'une élection cruciale, et je ne sais pas si j'apporterai mon soutien personnel à un candidat. Je ne l'ai encore jamais fait. Les politiciens sont pris dans de tels étaux, phagocytés par leur parti, leurs électeurs, divers groupes d'intérêt. Je me focalise donc moins sur les personnes que sur certaines grandes questions à débattre avant de se rendre aux urnes. Là encore je pense à mon père. Trois maux, disait-il, rongent l'Amérique : la pauvreté, le racisme, le militarisme. Je fais le même constat. Avez-vous vu la propagande orchestrée autour du terrorisme depuis septembre 2001 ? Cette frayeur constamment entretenue et prétexte à faire passer tant de lois répressives et attentatoires aux libertés individuelles ? Cette angoisse collective au nom de laquelle les Américains abandonnent aux autorités leurs droits et souveraineté ? Mais ce n'est pas par les "terroristes" que sont terrorisés la plupart des Américains ! C'est par leur santé et la perspective de mourir isolés et sans soins médicaux, faute d'en avoir les moyens ! Voilà la vérité !
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Le racisme ? Allons ! Rien n'est réglé, et personne ne veut le dire ! Le sujet est même trop sensible pour qu'on l'aborde dans la campagne, alors on tourne autour. Mais ça bout sous la surface. Et ça explosera si l'on n'y prend garde. Régulièrement se produisent des incidents : insultes, tabassages, noeuds coulants... Cela suscite de l'émotion, on se lève, on défile. Et tout retombe sans que s'ouvre le vrai débat de la division raciale du pays. L'élection d'un président noir, quarante ans après l'assassinat de mon père, serait évidemment un message très symbolique. Mais ce pourrait n'être qu'un trompe-l'oeil, une façon pour ce pays de s'afficher non raciste quand il le demeure profondément. Il nous faudrait une initiative similaire à celle de la Commission vérité et réconciliation d'Afrique du Sud. Blancs et Noirs doivent se parler. S'expliquer. Se faire face, enfin. 
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Il nous faut changer de système de valeurs. Et ma responsabilité est de réinjecter celles que mon père voulait introduire en son temps. Justice, respect, liberté, générosité. Suffit, ce matérialisme qui nous rend fou ! Suffit, cet égoïsme qui nous rend aveugle aux autres. Suffit, ce système bling-bling qu'accompagne d'ailleurs une dégradation de la situation des femmes. Moi, je veux m'adresser aux jeunes par les canaux qui les touchent le plus - le rap, la mode, les images - pour leur proposer un autre idéal. Je veux élever le niveau, voilà. Faire en sorte que dans leurs rêves, les enfants ne se demandent plus : "Comment pourrais-je bien devenir riche ?", mais "Comment vais-je pouvoir améliorer le monde plus tard ?". C'est tout de même plus excitant !
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Dieu m'a fait cadeau du nom de King, qui veut dire roi. Mon père était un roi, c'est-à-dire qu'il a toujours levé la tête, comme le font les souverains sur leur trône, pour avoir une plus large perspective sur ce réseau de liens inextricables qui unissent les humains dans un même destin. Il a toujours refusé d'être sujet, réduit à l'humiliation, à la ségrégation.
Eh bien, c'est le message que je veux faire passer aux jeunes. Soyez des kings ! Soyez des rois ! Choisissez votre vie, vos valeurs, vos références. Ne soyez plus sujets. Elevez-vous, relevez vos critères ! Vous méritez beaucoup mieux ! 
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Récit recueilli par Annick Cojean