Dieudonné, les droits de l’homme et la doxa française

Publié le par Milton Dassier

http://ecx.images-amazon.com/images/I/414LxnZDMrL._SL500_AA240_.jpgCet article est une réflexion sur la censure qui touche une fois de plus Dieudonné dans la production de ses spectacles et la promotion de son livre avec Bruno Gaccio sur la liberté d'expression : "Peut-on tout dire?".

 

Cela part de la méfiance de certains animateurs-producteurs de télé pour accepter de parler du livre de Dieudonné et Gaccio et d'un rapport du département d’état américain qui épingle la France à propos des droits de l’homme.

Ce qu’il reproche? Des droits en forte régression et pas seulement à cause de l’état lamentable des prisons françaises et des limites à la liberté religieuse des scientologues et des témoins de Jéhova comme cela figurait dans les rapports précédents.

 

Certes, c’est une vision américaine qui, bizarrement, amène une réaction préliminaire. Les Etats-Unis n’ont pas de leçons de droits de l’homme et de démocratie à donner désormais avec leur Patriot Act, leurs lois anti-terroristes, leur peine de mort, leurs camps de prisonniers politiques administrés par la CIA, leur recours à la torture. Il n’en demeure pas moins que leur rapport mérite d’être étudié. Il sert de référence à la Commission européenne des droits de l'homme.

 

Là, dans ce rapport, s’ajoutent pas mal de choses accablantes pour la France.

 

Dans le domaine de la justice et de la police : les prisons bien sûr, mais aussi les gardes à vue, l’absence d’avocat lors des gardes à vue, des morts suspectes après arrestation, des brutalités policières dispropotionnées, l’augmentation des délais de prison préventive en attente d’un jugement, les bizarreries des lois anti-terroristes dans l’affaire Julien Coupat et d’autres affaires concernant ETA.

 

L’accaparement de certains pouvoirs et la fin de certains contre-pouvoirs avec l’enterrement annoncée de la Commission Nationale de Déontologie de la Police ou la nomination des patrons de télés publiques par le président de la république.

 

Il y a aussi, la montée des actes racistes et les déclarations xénophobes des certains hommes politiques. Tout cela est cité dans le rapport.

 

Et puis, la liberté d’expression avec ce qui arrive à Dieudonné. Le rapport s’étonne des limitations à la liberté d’expression de l’humoriste, notamment du procès pour avoir fait monter Robert Faurisson sur scène.


(In France) There were some limitations of freedom of speech and of the press. Strict antidefamation laws prohibit racially or religiously motivated verbal and physical abuse. Written or oral speech that incites racial or ethnic hatred as well as denial of the Holocaust and crimes against humanity are illegal. On October 27, comic Dieudonne M'Bala M'Bala was fined 14,300 euros ($20,400) by a Paris court for lauding a renowned Holocaust denier, Robert Faurisson, during a show.
 

Cette réflexion autour de Dieudonné m’amène à envisager les choses à partir du concept de doxa, c'est-à-dire sous l’angle de représentations et de règles non écrites qui régissent une partie de plus en plus vaste de la vie publique.

 

Il faut croire que depuis quelques années, Dieudonné est devenu un citoyen au dessous des lois. Tout ce qui concerne l’artiste est autocensuré aussi bien dans le monde de l’édition et de la diffusion des œuvres que dans la production de ses spectacles.

Des évènements à caractère antisémite lui ont été indirectement imputé. Rappelons-nous par exemple, les propos de Julien Dray lors du meurtre d’Ilan Halimi.

 

Quelques années se sont écoulées depuis 2006.. Le procès d’Ilan Halimi a été médiatisé voire instrumentalisé au nom d’une sorte d’union nationale contre l’antisémitisme. Au point de se demander ce qui était le plus affreux : l’antisémitisme supposé de la bande de Fofana ou la barbarie envers Ilan Halimi.

 

 

Cela me fait penser au procès qui s’ouvre en ce moment à Tours. En 2007, les auteurs du meurtre de Philippe Leriche l’ont eux aussi, séquestré, torturé et assassiné avec une barbarie inégalée pour rien ou pour un peu d’argent, juste parce que sa tête ne leur revenait pas.

Frappé et roué de coups d’abord pendant plusieurs heures, puis défoncé sur tout le corps à coups de pelle, Philippe Leriche finira émasculé, à moitié décapité et brûlé…

 

Ces types se la jouèrent façon thriller, pensant à tous les détails, détruisant presque toutes les traces, se référant aux séries policières américaines.

 

Par son silence, par son approbation, toute une bande en est complice.

 

Pourtant, pas un homme politique, pas une personnalité des médias n’en a parlé à l’époque et on peut être sûr que le procès ne donnera pas lieu à un emballement médiatique et politique comparable au procès de Fofana.

 

Les agresseurs barbares de Philippe Leriche étaient eux aussi des jeunes, des braves types bien blancs de la campagne de Touraine, pas des basanés banlieusards. Leurs motivations n’avaient rien de raciste, un crime gratuit, à peine crapuleux. Ils avaient besoin de tuer un type pour tuer le temps.

 

Barbarie pour barbarie, quelle différence finalement ? Deux hommes sont morts parce que des prédateurs en ont fait leur chose et leur ont retiré leur humanité.

 

Pourtant, la différence existe. L’un des procès a été fortement médiatisé parce qu’il répondait à un thème de prédilection de la doxa française : le rejet de toute forme d’antisémitisme.  Dés lors que l’antisémitisme était une circonstance aggravante pour les assassins d’Ilan Halimi, alors l’évènement devenait une préoccupation au plus haut niveau des médias et du pouvoir.

 

J’ai comme une drôle d’impression quand je regarde mon pays de loin. Une impression de trahison sur ses valeurs, sur l’essence même de sa démocratie. Il y a une doxa despotique qui va jusqu’à supplanter les droits de l’individu, les remettre en cause ou ne pas dénoncer leur violation juste parce que l’individu en question ne joue pas le jeu de la doxa et, pire, s’il en dénonce les dérives. Quand Julien Coupat se fait arrêter, on le diabolise à coup de reportages et de déclarations. Puis, face aux errances de l’enquête, grâce à des relais actifs dans la presse, le doute s’inscrit dans cette mécanique bien huilée et les choses s’inversent peu à peu du point de vue de l’opinion. D'abord diable puis ange en quelques mois!

 

Dieudonné est la victime emblématique de cette doxa française. On pourrait même dire qu’elle s’est nourrie de ses maladresses.

Agir sur la doxa par une communication très étudiée et la mise en action de réseaux d'influence. C’est sans doute la grande nouveauté du pouvoir sarkozyste. La prise en main de la doxa française sans laquelle, aujourd’hui, rien ne se fait. La doxa, entendez par là, les représentations et les règles non écrites qui font qu’un individu, une idée ou une organisation a une légitimité à exister dans la vie publique. Quand il est désavoué ou contesté, Sarkozy aime utiliser l'expression "pensée unique", une façon de dénoncer la doxa quand elle s'en prend à lui. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, il en a besoin. Il en dépend même car ce qui l'intéresse c'est de la contrôler le plus possible pour qu'elle soit au service de ses ambitions. La fameuse politique d'ouverture vers des personnalités de gauche a pour but premier de jouer sur la doxa et donc l'opinion publique.

 

D’où la diabolisation de Dieudonné appuyée par le pouvoir sarkozyste et les tentatives contre d’autres ou « l’ultragauche » (terme spécialement inventé dans un but de cliché, donc de doxa).

 

D’où les tentatives mal goupillées par les conseillers élyséens d’écrire un nouveau roman national à coup de lettre de Guy Moquet, d’hommages aux résistants ou de parrainage d’un enfant de déporté par une classe de CM2.


D'où ces tentatives qui se répèteront de contrôler le net où s'élaborent d'autres doxas, sans doute celles de demain.

D’où ce désir de définir l’identité nationale et ainsi, d'imposer des contraintes règlementaires et une pression de l’opinion sur les musulmans et les fils d’immigrés.

 

D’où cette façon de faire des étrangers et des immigrés un danger autorisant les déclarations racistes et racialistes de plus en plus fréquentes, Paroles qui n’aboutissent pas à un rejet net de l’opinion pour leurs auteurs.

 

La doxa tolère les déclarations racistes de Frêche, Finkielkraut, Raoult, Zemmour, Hortefeux et beaucoup d'autres. Elle s’en offusque mais ne remet pas en cause l'existence de ces personnages dans la vie publique. Et tant pis si des policiers, des militaires et n’importe quel citoyen se sentent ainsi autorisés à déraper à leur tour en discriminant, en arrêtant abusivement, en profanant ou pire...

 

Mais, Dieudonné, paraît-il, est infiniment plus dangereux..

Publié dans opinions

Commenter cet article

A2N 20/03/2010 11:20


Milton,

Quelle coup de pied dans le marécage de l'hypocrisie française. Toutes mes pensées à la famille de l'infortuné Philippe Leriche; une victime que personne n'a pleuré. Quant à l'affaire Dieudonné,
c'est à mourir de rire. Heureusement qu'il y a encore des Gaccio, Alevêque, professeur Rollain pour dire NON à la dictature néoconservatrice.

Foss !


ReineRoro 17/03/2010 07:52


Merci Milton pour cet excellent papier ...