Les antilles: protectorats ou départements?

Publié le par Milton Dassier

Je pourrais vous parler des blocages, barrages et d'opérations "rideaux baissés" qui ont lieu en Martinique et en Guadeloupe. Pour pas dire grand chose en fait, la situation est identique à celle d'hier. Paralysie totale de l'activité économique. Tout ressemble à un dimanche. Cette grève c'est un peu un long dimanche qui n'en finit pas avec quelques moments de fièvre selon qu'on s'approche de certains points sensibles comme les entrées des zones industrielles, des port de commerce, des centres commerciaux, les stations-service. Il y a une bonne ambiance faite de responsabilité chez les organisateurs de la grève et de fierté joyeuse chez les manifestants. Il y a aussi parfois des tensions sur certains points chauds: des débuts de ouélélé, des babillages, quelques incivilités entre gens qui s'estiment piégés car ils ne peuvent plus ni travailler, ni se ravitailler, ni circuler.


Il y a des gens qui n'ont pas encore compris qu'il est inutile de vaquer à ses occupations habituelles en voiture. Parmi eux, des gens qui, ayant eu la chance d'avoir le plein d'essence au début du conflit, se sont crus un peu en vacances et ralent aujourd'hui de ne pouvoir poursuivre leur pérégrinations.


Ils râlent aujourd'hui de ne pouvoir faire un plein de gas-oil à 50€ alors qu'ils rempliront leur réservoir pour 45€ à la fin du conflit et sans doute encore moins quand la SARA, société qui distribue le pétrole, à force d'être montrée du doigt pour l'opacité de ses calculs, choisira de faire amende honorable pour sauver sa tête.


Le conseil : gardez de quoi faire 100km pour des choses très urgentes, sinon ravitaillez-vous à pied ou en vélo dans les petites épiceries de quartier, les marchés de fruits et légumes locaux, les petits commerces. C'est un peu leur revanche sur la grande distribution et c'est tant mieux !


Partons du principe qu'on va en avoir encore pour au moins 4 - 5 jours. C'est évident, les gros patrons vont instrumentaliser les petits patrons pour rogner sur les exigences d'augmentation des salaires de la population. Le patronat guadeloupéen affirme qu'augmenter les petits salaires de 20%, c'est absorber l'ensemble des bénéfices d'une année et qu'il est donc impossible de le faire sans risquer de faire plonger les entreprises. Il va donc réclamer des accords secteur par secteur à condition que la grève s'arrête. Il va aussi insister sur la participation de l'état. Le collectif lui répondra sûrement que des négociations salariales d'entreprise étaient prévues par la loi et que le patronat s'était toujours défilé jusqu'ici. Pas de confiance, pas de chèque en blanc! C'est peut-être là que les "médiateurs" de Jego seront utiles. Peut-être...


A moins qu'on ne coupe la poire en deux : 10% tout de suite et le reste dans des négiociations branche par branche sous la houlette d'une médiation de l'état.


Pendant que les discussions reprennent à Pointe à Pitre et à Fort de France, que chacun commente l'attitude de Fillon qui semble avoir laché le patronnat antillais, j'ai choisi de me plonger dans les mots des poêtes, des philosophes, des anthropologues.




Connaissez-vous le palétuvier? C'est "l'arbuste" qui compose les mangroves, ces sortes de lagunes en eau de mer recouvertes de végétation. Les mangroves sont extrèmement importantes, dans ces lieux magnifiques, difficiles d'accès pour l'homme, se reproduisent une multitude d'animaux marins (poissons, crustacés..etc).

Ah les palétuviers !.. Longtemps, on s'est demandé leur rôle et leur utilité. Comme le dit Edouard Glissant :

"(c'est)
un arbre qui pousse là où les arbres ont du mal à pousser, là où les eaux sont salées, érodent et corrodent..."

 

Il ajoute : "Le palétuvier a pour particularité d'avancer dans l'eau en faisant des racines avec ses branches. Cela donne un enchevêtrement complexe de branches au dessus d'une mer devenue lac, certaines plongent sous l'eau dans la vase, d'autres se garnissent de feuilles au fur et à mesure qu'elles montent. Son identité n'est pas que racines, elle est de feuillage et de branchage".

Voilà ce qui fait la particularité des mondes créoles qui n'ont rien à voir avec la notion si aliénante de racines identitaires. Les cabinets de généalogie n'ont aucune chance de prospérer aux Antilles !


Edouard Glissant parle aussi de ceux qui en dominant les autres, "usurpent l'énergie et la puissance du monde", au point de se croire le monde à eux tous seuls quand il parlent d'ordre mondial et de mondialisation.


Cela nous amène à comprendre les rapports entre la France et ses DOM comme les relations d'une puissance avec des protectorats. Le plus souvent, les protectorats bénéficient de la part de la puissance "tutelllaire", d'un certain confort, d'un bon niveau d'éducation et même d'une relative autonomie tant qu'on ne sort pas des clous.
En échange, le protectorat offre forcément quelque chose qui lui est forcément défavorable. En effet, pour plaire au protecteur, cela coûte cher en renoncement de soi fait de sourires et de courbettes. Pour la Guyane, c'est une présence en Amérique du Sud et tout ce qui a trait aux activités du lanceur spatial européen. Cela dope l'économie mais la Guyane reste un pays pauvre, très démuni. Pour les Antilles, il y a le prestige d'une présence dans la mer des Caraïbes en plus de l'océan Pacifique et de l'océan Indien, qui témoigne de l'histoire et justifie le siège au Conseil de Sécurité de l'ONU pour la puissance tutellaire, mais ce n'est pas suffisant. Il y a donc ce paradis fiscal et surtout commercial qui permet à certains de profiter d'un marché garanti et financé par l'état français et donc le contribuable français. Danser pour la France mais sur le dos des peuples!

Ce marché donne un bol d'air à certaines multinationales françaises en leur donnant la possibilité de profits faciles et garantis par l'état à même de compenser des pertes dans d'autres endroits plus concurrentiels. Pendant très longtemps, les exportations vers les DOM étaient comptabilisées dans les chiffres du commerce extérieur...


Un certain copinage a donc lieu, copinage qui peut aller jusqu'à des actes très douteux. Comme par exemple, naguère, la faillite de la compagnie Air Martinique dont une partie de la flotte d'avions se trouvait en métropole pour servir de taxi volant gratuit à certaines personnalités politiques parisiennes.


Le but de l'état est donc de maintenir ce statut de protectorat déguisé en renforçant le cas échéant son côté protecteur. Par exemple en assurant le versement d'aides, de subventions, de primes de vie chère aux fonctionnaires locaux ou délocalisés depuis la métropole (y compris les militaires et les gendarmes). L'état, en théorie, n'accepte de discuter qu'avec les élites politiques et économiques de ces contrées choisies par lui et sans garantie de résultat favorable aux populations. Les préfets y ont un rôle de représentant de l'état bien plus important que dans n'importe quel région ou département français.


Les DOM sont donc des protectorats économiques, commerciaux et fiscaux déguisés en régions et départements. C'est l'ambiguïté de cette situation qui entraîne les graves conflits auxquels nous assistons aujourd'hui. C'est aussi, un profond désir de la part des peuples de prendre en main leurs affaires courantes et de pointer du doigt les contradictions et les ambiguïtés du système. Ambiguïté que l'on retrouve dans la nature des mouvements de Martinique et de Guadeloupe: insurrection pacifique, révolution "orange", désobéissance civile, économique et sociale, grève générale. Il y a un peu tout ça en réalité.


Un exemple de cette ambiguïté qui désarme les autorités :


Quand les grévistes arrivent pour demander à un hypermarché de fermer, ils s'appuient sur les non grévistes sympathisants du mouvement mais qui craignent de faire grève. Après avoir forcé les barrages des vigiles, ils disent au personnel de laisser leur poste en argumentant que selon la loi, il ne pourra pas leur être reproché de faire grève, qu'ils auront simplement été contraints d'abandonner leur poste ou ont craint pour leur sécurité. Ainsi, les non grévistes deviennent grévistes sans l'être officiellement et, ce, avec enthousiasme... Les clients sont ravis et partent avec leur caddie sans payer...

La pénurie est plus ou moins organisée, les services d'urgence fonctionnent, les infirmières et médecins sont prioritaires pour le peu d'essence qu'on trouve dans les stations-service où règne un bordel monstre.

 

Il est certain que les approvisionnements sont très aléatoires et tout cela rappelle une économie de pénurie qui se déroule à peu près dans la bonne humeur..


Jusqu'à quand ?


Publié dans anticolonialisme

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