Thuram : Le tacle citoyen

Publié le par Milton Dassier

Profitant de la nouvelle de son refus d’entrer au gouvernement, Lillian Thuram répond à des journalistes qui l’interrogent sur la crise en Guadeloupe et d’autres sujets

 

La crise en Guadeloupe


Je trouve que l'écho qui est fait de ce mouvement, qui dure depuis presque deux semaines, n'est pas très important. Imaginez la même situation de crise dans toute autre région de France : je pense que cela attirerait davantage l'attention. Concernant les revendications sur la "vie chère", elles me semblent d'autant plus légitimes qu'elles sont justifiées par l'Etat lui-même : lorsqu'un fonctionnaire est muté de métropole aux Antilles, il touche en effet une prime de "vie chère", qui augmente son salaire de 40 %.


C'est bien la preuve que l'Etat a conscience que le coût de la vie est exorbitant là-bas. J'ai deux soeurs qui vivent et travaillent en Guadeloupe : à chaque fois qu'elles viennent à Paris, elles repartent chez elles avec des sacs pleins de shampoing, de savon, de couches-culottes, de vêtements... Elles ne sont pourtant pas dans une situation de précarité. Mais tous les Guadeloupéens font ça. C'est un réflexe face à la vie chère.


Il s'inscrit dans la continuité de la crise qui a commencé aux Etats-Unis et qui se répand en Europe et dans d'autres régions du monde. Il s'agit d'un mouvement d'ensemble dont la caractéristique est qu'il touche de plein fouet ceux qui ont le moins d'argent. Or la précarité gagne du terrain dans nos sociétés depuis quelques années. Notre pays n'arrive plus à satisfaire ce qui est de l'ordre du dû : des gens meurent de froid en France ; d'autres vivent dans leur voiture alors qu'ils ont un emploi ; et jamais les Restos du coeur n'ont servi autant de repas...


Allons-nous vers une société qui est encore capable de penser aux plus faibles ? Telle est la question que se posent les Français aujourd'hui, et notamment les Guadeloupéens. On peut d'ailleurs se demander si ce mouvement n'est pas avant-coureur de ce qui pourrait se passer sur le continent.

Une situation comparable à celle qui bloque l'île aujourd'hui peut parfaitement se mettre en place sur le continent. La Guadeloupe est souvent en avance sur la métropole en matière de conflit social. Si je vous demande ce que vous inspire "mai 67", vous allez me répondre que je me trompe d'une année ou que je ne connais pas l'histoire de France.


Peu de gens se souviennent des événements de mai 1967 en Guadeloupe : trois jours d'émeute, réprimés par les forces de l'ordre, 87 morts, parce que des ouvriers réclamaient une augmentation salariale. Dans les manifestations se trouvaient également des étudiants.  On aurait tort de minimiser la grève générale qui se déroule actuellement en Guadeloupe ou de penser qu'elle n'est le fait que d'une seule organisation indépendantiste. Tous les syndicats sont derrière. Exactement comme en France, le jeudi 29 janvier, quand plus d'un million de personnes ont défilé dans les rues...


La société antillaise


Quand on regarde la situation économique des Antilles, on se rend compte que la majorité des richesses est détenue par les "békés" (les descendants des esclavagistes), lesquels, blancs, représentent moins de 1 % de la population. Ce sont eux qui possèdent la majorité des terres, les supermarchés, les sociétés pétrolières, et qui fixent les prix partout aujourd'hui.

Ils détiennent 90 % de l'économie guadeloupéenne. Imaginez le ressenti de la population, noire à 90 %, et donc descendante des esclaves, qui subit l'hégémonie des enfants de ceux qui les fouettaient il y a encore cent soixante ans ! Si on ajoute le fait que les patrons des grandes entreprises, le préfet, les grands responsables et décideurs de l'île sont presque tous blancs, dans un territoire dont l'histoire est profondément marquée par l'esclavagisme, cette sous-représentation peut créer des malentendus et un grand sentiment d'injustice.


Les quotas ethniques


J'ai du mal à concevoir cette idée de quotas. Il est plus important, pour moi, que soit entrepris un vaste travail afin de changer l'imaginaire des gens. Demandez à 100 personnes de citer une période de l'histoire associée aux Noirs : la grande majorité va répondre qu'il s'agit de la période de l'esclavage. Aux Etats-Unis, une Semaine des noirs américains a été créée, en 1926, avant d'être transformée, en 1975, en Mois des Afro-Américains. Chaque année en février, la société américaine est ainsi invitée à redécouvrir des Noirs qui ont accompli des choses importantes :Martin Luther
King, des savants, des artistes... L'imaginaire américain sur la question noire a profondément changé grâce à cette initiative, alors que l'imaginaire européen est encore très ancré sur l'esclavage. Combien de personnes peuvent citer le nom d'un seul savant noir en France ?


Les Etats-Unis


Pensez quel changement dans l'imaginaire collectif représente l'avènement d'Obama quand on songe que dans les années 1960, les Noirs étaient assis au fond du bus !
Les Etats-Unis ont su se confronter à leur histoire. Il est vrai qu'il y a eu une guerre civile pour abolir l'esclavage, des luttes pour les revendications sociales, des morts... Blancs et Noirs, les Américains ont appris à vivre ensemble. Si la France n'a jamais ouvert le débat, c'est parce qu'à la fin de l'esclavage, les Noirs et les Blancs n'ont pas vécu ensemble géographiquement.


Le racisme en France


Il y a du mieux, c'est évident, mais encore tellement à faire ! Lors des conférences que je donne avec ma Fondation (Education contre le racisme), je m'aperçois que la plupart des gens - enfants et adultes - croient encore qu'il y a plusieurs races. Il faudrait peut-être commencer par le b.a.-ba. Si on apprenait deux choses toutes simples à tous les enfants, à savoir qu'il n'y a qu'une seule race - l'Homo sapiens - et que tous nos ancêtres sont communs et viennent d'Afrique, je suis sûr que cela résoudrait grandement le problème du racisme.


Propos recueillis dans l'édition du Monde du 4 février 2009 

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Yake 05/02/2009 12:38

Bonjour, venez donner votre avis sur les idées de mon blog et contribuer à son développement pour créer une nouvelle pensée politique. Merci.

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