L'esclavage sera enseigné à l'école primaire

Publié le par Milton Dassier

Nicolas Sarkozy vient de décider que l'enseignement de la traite négrière et de l'esclavage sera inscrit au programme d'histoire de l'école primaire.

C'est une grande décision qu'il faut saluer même si on se sent à des années-lumière de la droite française. Car, Nicolas Sarkozy a décidé de faire appliquer concrètement la loi Taubira qui fait des traites négrières et de l'esclavage un crime contre l'humanité. On se souvient que cette loi fut votée sous un gouvernement socialiste en mai 2001 mais que seul son aspect déclaratif et symbolique était à l'ordre de la nation et avait force de loi.

Pourtant cette loi prévoyait un devoir de mémoire et éducatif pour tous, notamment les enfants de France. Ce volet éducatif n'avait jamais fait l'objet d'un décret d'application. Un Jospin de gauche puis un Chirac et ses premiers ministres de droite, tous bien frileux l'avaient empêché.

Et puis, il y avait eu l'année 2005 et ses revendications de mémoire, ses discriminations enfin dénoncées et révélées au grand jour médiatique. Cela avait été à l'origine d'un climat délétère vis-à-vis des noirs de France. Dieudonné, Lilian Thuram, Joey Starr, Claude Ribbe, Kemi Seba, le COFFAD, l'ANC de Franco, et d'autres encore, tous à leur façon dénonçait une situation qui avait mûri en France à force de silence et de mépris. Une année 2005 qui avait abouti à la loi sur les bienfaits de la colonisation et qui célébrait un livre opportuniste sur les traites négrières, un livre salué et fêté par l'élite blanche tant il anéantissait la portée de la douloeur de l'esclavage dans la société française. La loi sur les bienfait de la colonisation, on le sait, était destinée à faire plaisir à un électorat de rapatriés d'Afrique du nord encore sous le traumatisme du déracinement. On les avait autorisés à rendre hommage localement à des groupes terroristes d'extrème droite comme l'OAS du moment qu'ils ne remettaient pas en cause l'action du Général de Gaulle. Malheureusement, l'histoire n'est pas un torchon qu'on essore pour lui retirer ses taches.. En faisant cette loi pour panser les blessures des anciens colons, on ouvrait les cicatrices à peine refermées des descendants d'esclaves et de colonisés. Ceux-ci disaient : "trop c'est trop!"

Les antillais et d'autres indigènes de la république avaient fermement protesté contre cette loi inique qui ignorait ce qui avait été vécu par une partie du peuple français. Les déclarations scandaleuses laissant entendre qu'il fallait procéder à un nettoyage des banlieues difficiles évoquaient la possibilité qu'il puisse être ethnique puisque les fauteurs de troubles étaient décrits comme basanés ou musulmans. Les choses avaient été si loin que même les joueurs noirs et basanés de l'équipe de France de football avaient pris position contre le ministre de l'intérieur en rien désavoué d'ailleurs à l'époque par son chef de gouvernement, D de Villepin et son président J. Chirac.

Sarkozy, qui aime le football et aurait eu envie de s'afficher avec les meilleurs joueurs du monde de l'époque, se voyait donc comme "personna non grata" dans les vestitiaires de l'équipe de France.

Aimé Césaire et le peuple martiniquais avait rejeté l'idée que le chef du parti majoritaire de l'époque, Nicolas Sarkozy puisse venir sur leur terre, comme si de rien n'était, faire son cinéma médiatique en Martinique.
Le futur président avait donc renoncé à son voyage pour ne pas se voir piégé par tout un peuple en colère.
Une fois la loi écartée par Chirac début 2006, le candidat Sarkozy fut accueilli avec respect par Aimé Césaire qui lui offrit son ouvrage, "le discours sur le colonialisme". Sans doute, Nicolas Sarkozy a-t-il découvert un angle du problème de la fraternité qu'il avait occulté. Espérons-le...

Un certain nombre de députés UMP avaient demandé l'abrogation de la loi Taubira justement à cause de sa prétention à enseigner l'esclavage. "les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent..
Aujourd'hui, ces 40 députés mangent leur chapeau sans mayonnaise. Ils l'ont dans l'os !
Vous trouverez leurs noms à cette adresse, cliquez ICI .



Il y a sans doute du calcul dans la décision d'enseigner l'esclavage à l'école primaire et de l'annoncer solennellement mais une chose est sûre, c'est que la communauté antillano-africaine a réussi à convaincre de son poids et de ses spécificités identitaires, celles d'une citoyenneté qui ne prend pas ses racines dans un patriotisme de rejet, un nationalisme racial de pacotille comme celui que défendent certains réactionnaires de l'UMP, du FN appuyés par des intellectuels courtisans comme Max Gallo, Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut; mais dans une certaine idée de la fraternité, thème central de l'oeuvre d'Aimé Césaire hier, et d'Edouard Glissant aujourd'hui.

Si chez les antillais, il n'y avait pas eu cette quête de l'identité, de l'affirmation de la différence, terreau d'une fraternité à construire au sein de la nation française, on peut être sûr qu'un nationalisme antillais violent agiterait de ses tempêtes la quiétude de ces anciennes colonies.

Nicolas Sarkozy aime rappeler que la France qu'il admire et aime, c'est celle des résistants. Or, l'esclavage et les traîtes négrières, systèmes politiques et idéologiques racistes ont eu eux aussi leurs résistants à travers les luttes des nègres marrons et les révoltes d'esclaves, à travers le combat de Delgrès contre les généraux de Napoléon venus rétablir l'esclavage aux Antilles. Un esprit de résistance qui se manifesta également quand des antillais, des réunionnais, des guyanais, choisirent de rejoindre les FFL pendant la seconde guerre mondiale.

C'est ce que Daniel Maximin rappela à Sarkozy aux obsèques de Césaire. Dans des Antilles "pétainisés" où seuls les blancs étaient considérés comme citoyens, sous blocus économique par les américains, certains pensaient que cette guerre de blancs ne concernaient pas les noirs. D'autres avaient compris qu'une page de l'histoire essentielle se jouait en Europe et allait bien au delà de l'affrontement de blocs de nations blanches puisqu'une idéologie raciste et fasciste tentait de s'imposer au monde. On ne dira jamais qu'avant d'être anticolonialiste résolus, Césaire fit acte de résistance et de désobéissance civile à la Martinique, Frantz Fanon quitta son île pour rejoindre De Gaulle à Londres, Jacques Vergès fit de même depuis la Réunion.

N'oublions jamais que c'est un descendant d'esclave guyanais, Félix Eboué, que De Gaulle choisit de faire entrer au Panthéon pour son rôle essentiel dans la résistance au sein des FFL puisque cet homme réussit le prodige de rallier à De Gaulle des dizaines de milliers de combattants africains et de colons français qui constituérent le noyau de départ de ce qui serait l'armée française se battant aux côtés des alliés britanniques et américains en Afrique du nord, en Italie, en France et en Allemagne même.
Cet homme si valeureux est rarement cité dans le "casting" de la mémoire aujourd'hui. Il faut dire qu'il n'a même pas pu profiter des honneurs de la victoire puisqu'il est mort de maladie avant d'avoir rejoint le sol français.

On le voit ainsi, les noirs de France, qu'ils soient d'origine africaine ou antillaise, n'ont aucune honte à relever la tête pour affirmer qu'ils sont entrés dans l'histoire du monde quand il l'a fallu et que c'est bien une certaine idée rétrograde de l'identité nationale qui a empêché qu'ils soient honorés, que leur histoire si particulière soit enseignée, que leur apport à la civilisation française soit reconnu et valorisé, que leur combat pour la liberté et la dignité soit un exemple pour les générations futures.

Publié dans anticolonialisme

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Tourtaux Jacques 22/05/2008 16:53

Un nouveau dada du fascisant Sarkozy !
J. Tourtaux

gilles questiaux 16/05/2008 18:16

A ma connaissance la traite négrière et l'esclavage, avec le "commerce triangulaire" ont toujours été enseigné depuis au moins quarante ans. Il est possible qu'il ait été plus ou moins bien situé dans les programmes et il est vrai que ceux-ci deviennent de plus en plus maigres, plats, et idéologiques. De plus, même pour une bonne cause je crois qu'il n'est pas bon que ce soit l'autorité politique qui fixe le contenu de l'enseignement. De plus, enseigner l'histoire de la traite, ou de la shoah, d'une manière émotionnelle et compassionnelle comme cela se fait de plus en plus ne sert à rien. Il faut mettre ces événements atroces en rapport avec les causes économiques et politiques, avec l'accumulation primitive capitaliste, et la contre-révolution mondiale qui suit la révolution russe. Et pour ça il ne faut pas compter sur Sarko. Ni sur Ségo.

Sinon les élèves non-noirs et non-juifs vont parfois avoir l'impression qu'on leur fait la morale en cherchant à les culpabiliser, et le résultat sera le contraire de celui qui est recherché.

Milton Dassier 16/05/2008 23:10


Moi, j'y vois une garantie qu'on ne remettra pas en cause cette idée au nom de je ne sais quelle concurrence mémorielle ou au nom de la liberté pour l'histoire. Ceux qui remettent en cause on un
dessein caché, celui de défendre le colonialisme et l'esprit de conquête qui a parait-il fait la grandeur de la France. De plus enseigner l'esclavage et les traites négrières, c'est une façon de
montrer qu'il y a une diversité en France qui n'est pas liée à une immigration. On dit souvent des DOM qu'ils sont les danseuses de la France en omettant de parler de l'apport très
important de ces petits territoires à la France. Comment ces terres éloignées et très petites ont pu donner Césaire, Glissant, St John Perse, Monnerville, Eboué, Salvador, Kassave,
Chamoiseau, Chistiane Eda-Pierre, de très grands sportifs et encore bien des choses dans le domaine culturel ? Les fruits d'une rencontre tumultueuse avec son lot de violence et de domination
mais quels fruits !


J. F. Launay 12/05/2008 19:01

Comme l'a rappelé le Recteur et Historien Philippe Joutard l'enseignement de l'esclavage et son abolition sont déjà au programme du primaire depuis 2002 !
Et, ça tiendra du survol en haute altitude car les horaires globaux diminuent, ceux de français et calcul augmentent et sur ce qui reste d'horaire d'histoire il faudra soustraire 1 h d'histoire de l'art (autre "décision" de notre Ouf 1er reprise évidemment par Darcos).
Alors, oui, remerciez Sarko d'avoir décidé de faire ce qui existe déjà : c'est moins scandaleux que l'idée du parrainage des enfants victimes de la Shoah, mais c'est encore une annonce-gadget, sur un thème qui mériterait un peu plus de sérieux.(Pour plus de détails : http://deblog-notes.over-blog.com/article-19469463.html)

Milton Dassier 12/05/2008 20:03


A l'arrivée de Darcos l'an dernier, l'enseignement de l'esclavage a été retiré puis remis... Là au moins on a un engagement public et solennel du plus haut personnage de l'état.. Ne vous leurrez
pas, je ne remercie pas Sarkozy mais tous ceux qui ont oeuvré et lutté pour que cela devienne ainsi...


heyjule 12/05/2008 12:31

Mais depuis quand est-ce que les présidents de la République se mettent-ils à réécrire les programmes scolaires ? N'a-t-il rien d'autre à faire ? Quelles sont ses compétences en la matière ? N'y a t-il pas de ministre de l'éducation pour s'occuper de çà ? Et qui va décider du contenu de l'enseignement de ce sujet précis ?

Milton Dassier 12/05/2008 15:31


Mais depuis que l'histoire s'enseigne à l'école primaire...
Il n'a fait que reprendre quelque chose d'inscrit dans la loi Taubira, votée par le parlement mais contesté par pas mal de monde. Quant à qui va décider du contenu, ce sont les enseignants bien
sûr.


Daniella 11/05/2008 22:50

C'est déjà soulageant! Que cela continue dans toujours plus de transparence et de solutions à tous!