Le discours d'Obama à Philadelphie en français

Publié le par Milton Dassier

Le 18 mars 2008, Tarak Obama a donné sa vision de l'identité américaine en fonction de la mosaïque des origines et des passé vécus par chaque groupe d'américains. Il s'est démarqué des idées radicales prônées par certains groupes de la communauté noire. Il s'est présenté comme un métis qui réunissait en lui toutes les facettes de l'identité américaine à venir.

La traduction de la première moitié est de moi-même, le reste d'un journaliste du Nouvel Obs.

 


 

 

Nous, le peuple, sur le point de former une union plus parfaite

Il y a deux cents et vingt un ans, dans une salle toujours présente, un groupe d'hommes recueillis, avec des mots simples, a lancé l'expérience improbable de l'Amérique dans la démocratie. Ces fermiers et ces savants, ces hommes d'état et ces patriotes qui avaient voyagé à travers un océan pour fuir la tyrannie et la persécution ont finalement rendu réelle leur déclaration d' indépendance lors de la convention de Philadelphie au printemps 1787.

Le document qu'ils ont produit a été signé par la suite mais, finalement, était encore inachevé. Il avait été souillé par le péché originel de cette nation, l'esclavage, une question qui a divisé les colonies et mené la convention à une impasse jusqu'à ce que les fondateurs aient choisi de permettre au commerce des esclaves de se poursuivre pendant au moins 20 années supplémentaires, laissant aux générations futures le soin de résoudre cette question.

Naturellement, la réponse à la question d'esclavage était déjà incluse dans notre constitution -- une constitution qui a en son sein l'idéal de l'égalité des citoyens en vertu de la loi ; une constitution qui a promis au peuple la liberté, et la justice, et une unité qui pourrait et devrait se perfectionner avec le temps.

Mais les mots sur un parchemin n'étaient pas suffisants pour délivrer les esclaves de la servitude, ou faire accèder de plein droit, des hommes et des femmes de couleur et de foi différente à la citoyenneté américaine. Ce dont on avait besoin, c'étaient des générations successives d'américains qui étaient disposés à faire leur part d'engagement -- aussi bien dans des protestations et des luttes, dans les rues et dans les tribunaux, que dans une guerre civile et une désobéissance civile, avec tous les risques que cela comporte -- pour rétrécir cet espace entre la promesse de nos idéaux et la réalité de leur temps.

C'était une de nos tâches qui nous a fait notre détermination au début de cette campagne -- continuer la longue marche de ceux qui sont venus avant nous, une marche pour une Amérique plus juste, plus égale, plus libre, plus porteuse d'avenir et plus prospère. J'ai choisi de concourir pour la présidence à ce moment dans notre histoire parce que je crois profondément que nous ne pouvons pas résoudre les défis de notre temps à moins que nous les résolvions ensemble -- à moins que nous perfectionnions notre unité par l'idée que nous pouvons avoir des parcours historiques différents, mais que nous avons des espoirs communs ; que nous n'avons peut-être pas tous la même apparence et que nous ne sommes peut-être pas venus des mêmes endroits; mais que nous voulons tous nous déplacer dans la même direction -- vers un meilleur futur pour nos enfants et nos petits-enfants.

Cette croyance vient de ma foi indéfectible dans la décence et la générosité des américains. Mais elle vient également de ma propre histoire américaine. Je suis le fils d'un homme noir du Kenya et une femme blanche du Kansas. J'ai été élevé avec l'aide d'un grand-père blanc qui a survécu à la crise de 1929 en s'engageant dans l'armée du général Patton pendant la deuxième guerre mondiale et une grand-mère blanche qui a travaillé sur une chaîne de montage de bombardier au fort Leavenworth tandis qu'il était outre-mer.

Je suis allé à certaines des meilleures écoles en Amérique et j'ai vécu aussi dans une des nations les plus pauvres du monde. Je suis marié à une noire américaine qui porte en elle, à la fois le sang des esclaves et des propriétaires d'esclaves -- un héritage que nous transmettons à nos deux précieuses filles. J'ai des frères, des soeurs, des nièces, des neveux, des oncles et des cousins, de toutes les races et de toutes les teintes, dispersés à travers trois continents, et tant que je vis, je n'oublierai jamais que dans aucun autre pays sur terre mon histoire n'aurait été possible. C'est une histoire qui ne m'a pas fait le candidat le plus conventionnel. Mais c'est une histoire qui incarne en moi l'idée que cette nation est plus que la somme de ses parties -- que nous sommes vraiment un.

Tout au long de la première année de cette campagne, contre toutes les prévisions nous disant le contraire, nous avons vu combien les américains étaient affamés de ce message d'unité. Malgré la tentation de ne vois ma candidature que sous un angle purement racial, nous avons eu des victoires décisives dans les états ayant certaines des populations les plus blanches du pays. En Caroline Du sud, où le drapeau confédéré flotte toujours, nous avons construit une puissante coalition réunissant les noirs et les blancs. Ce ne veut pas dire que la question des races n'a pas été à la une dans la campagne. A diverses étapes dans la campagne, quelques commentateurs m'ont considéré "trop noir" ou "pas assez noir." Nous avons vu la bulle des tensions raciales remonter à la surface pendant la semaine précédant la primaire de Caroline du Sud . A chaque scrutin, la presse a interprété chaque résultat comme dernière preuve d'une polarisation raciale de la campagne, pas simplement en termes de blanc et noir, mais aussi de noir et marron. Et encore, cela ne fut que dans les dernières semaines, que la discussion sur les races a ravivé les divisions.

D'un côté, nous avons entendu l'idée que ma candidature est, d'une façon ou d'une autre, une façon de s' affirmer, qu'elle est basée seulement sur le désir des libéraux à l'esprit ouvert de s'acheter une réconciliation raciale à bon compte. A l'autre extrémité, nous avons entendu mon ancien pasteur, Rev. Jérémie Wright, employer une langue incendiaire pour exprimer les opinions qui ont le potentiel d'accentuer non seulement les divisions raciales, mais les vues qui dénigrent la grandeur et la qualité de notre nation -- qui offensent tout autant les blancs et les noirs. J'ai déjà condamné, en termes clairs, les rapports du Revérend Wright qui ont causé une telle polémique. Pour certains, les questions harcelantes demeurent. Est-ce que je l'ai connu quand il était un critique parfois féroce de la politique intérieure et étrangère américaine ? Naturellement. Est-ce que je l'ai jamais entendu faire les remarques qui pourraient être considérées controversées tandis que je m'asseyais dans l'église ? Oui. Est-ce que j'étais en désaccord fortement avec plusieurs de ses vues politiques ? Absolument -- juste comme je suis sûr que bon nombre d'entre vous ont entendu des remarques de vos pasteurs, prêtres ou rabbins avec lesquels vous étiez fortement en désaccord. Mais les remarques qui ont causé cette tempête tout récemment n'étaient pas simplement controversées. Elles n'étaient pas simplement l'effort d'un chef religieux de parler de l'injustice qu'il percevait.

Au lieu de cela, elles exprimaient une opinion profondément distordue de ce pays -- une opinion qui voit le racisme blanc comme endémique, et qui ne voit que ce qui est mauvais en Amérique, plus que ce que nous savons de bon en Amérique, une opinion qui voit les conflits au Moyen-Orient comme enracinés principalement dans les actions d'alliés sans faille comme Israel, au lieu de les voir comme l'émanation des idéologies perverses et détestables de l'Islam radical.

En tant que tels, les commentaires du Rev. Wright étaient non seulement erronés mais porteurs de division, à un moment où nous avons besoin d'unité; chargés de considérations raciales à un moment où nous devons nous réunir pour résoudre un ensemble de problèmes énormes -- deux guerres, une menace de terroriste, une économie en chute, une crise chronique de la santé et les changement potentiellement dévastateurs du climat ; des problèmes qui ne sont ni l'un ni l'autre noir ou blanc ou Latino ou Asiatique, mais plutôt des problèmes qui nous confrontent tous.

Une fois donné l'arrière-plan de mon action, une fois décrits ma politique, mes valeurs et mes idéaux, il n'y aura aucun doute pour ceux qui trouvent que mes déclarations condamnant les propos du Rev. Wright sont insuffisantes.Pourquoi vous êtes associé auRev. Wright au départ, peuvent-ils demander ? Pourquoi ne pas rejoindre une autre église ?

Et j'admets que si tout ce que je savais à propos du Rev. Wright était les extraits de ces sermons qui sont passés en boucle à la télévision et sur YouTube, ou que si l'Eglise Unie de la Trinité du Christ était conforme aux caricatures colportées par quelques commentateurs, il n'y a aucun doute que je réagirais plus ou moins de la même façon mais la vérité est, que ce n'est pas tout ce que je connais de l'homme. L'homme que j'ai rencontré il y a plus de 20 ans est un homme qui m'a aidé à trouver ma foi chrétienne, un homme qui m'a parlé de notre devoir de nous aimer les uns les autres ;de s'occuper de celui qui souffre et d'aider les pauvres à se relever.

C'est un homme qui a servi son pays dans les marines, qui a étudié et a fait des conférences à certaines des meilleures universités et dans des séminaires les plus en vue dans le pays, et qui, pendant plus de trente années, a dirigé une église qui sert la communauté en faisant Dieu travailler ici sur terre -- aux côtés des sans-logis, des indigents, fournissant des services de soin de jour, des aides financières et des services d'aumonerie en prison, sans oublier ceux qui souffrent du HIV/SIDA.

Dans mon livre, Les Rêves de mon père, je décris mes premières impressions de l’église de la Trinity:

« L'assistance se mit à crier, à se lever, à taper des mains, et le vent puissant de son souffle emportait la voix du révérend jusqu'aux chevrons (...). Et dans ces simples notes — espoir ! — j’entendis autre chose. Au pied de cette croix, à l'intérieur des milliers d'églises réparties dans cette ville, je vis l'histoire de noirs ordinaires se fondre avec celles de David et Goliath, de Moïse et Pharaon, des chrétiens jetés dans la fosse aux lions, du champ d’os desséchés d’Ezékiel.

Ces histoires —de survie, de liberté, d’espoir— devenaient notre histoire, mon histoire ; le sang qui avait été versé était notre sang, les larmes étaient nos larmes. Cette église noire, en cette belle journée, était redevenue un navire qui transportait l’histoire d’un peuple jusqu'aux générations futures et jusque dans un monde plus grand.

Nos luttes et nos triomphes devenaient soudain uniques et universels, noirs et plus que noirs. En faisant la chronique de notre voyage, les histoires et les chants nous donnaient un moyen de revendiquer des souvenirs dont nous n'avions pas à avoir honte (…), des souvenirs que tout le monde pouvait étudier et chérir - et avec lesquels nous pouvions commencer à reconstruire. »


Telle a été ma première expérience à Trinity. Comme beaucoup d’églises majoritairement noires, Trinity est un microcosme de la communauté noire : on y voit le médecin et la mère assistée, l’étudiant modèle et le voyou repenti.

Comme toutes les autres églises noires, les services religieux de Trinity résonnent de rires tapageurs et de plaisanteries truculentes. Et ça danse, ça tape des mains, ça crie et ça hurle, ce qui peut paraître incongru à un nouveau venu

L'église contient toute la tendresse et la cruauté, l’intelligence l’extrême et l’ignorance crasse, les combats et les réussites, tout l'amour et, oui, l'amertume et les préjugés qui sont la somme de l’expérience noire en Amérique.

Et cela explique sans doute mes rapports avec le Rev. Wright. Si imparfait soit-il, je le considère comme un membre de ma famille. Il a raffermi ma foi, célébré mon mariage et baptisé mes enfants.

Jamais dans mes conversations avec lui ne l’ai-je entendu parler d’un groupe ethnique en termes péjoratifs, ou manquer de respect ou de courtoisie envers les blancs avec qui il a affaire. Il porte en lui les contradictions — le bon et le mauvais— de la communauté qu’il sert sans se ménager depuis tant d’années.

Je ne peux pas plus le renier que je ne peux renier la communauté noire, je ne peux pas plus le renier que je ne peux renier ma grand-mère blanche, une femme qui a fait tant de sacrifices pour moi, une femme qui m'aime plus que tout au monde, mais aussi une femme qui m’avouait sa peur des noirs qu’elle croisait dans la rue et que, plus d'une fois, j’ai entendu faire des remarques racistes qui m'ont répugné.

Ces personnes sont une partie de moi. Et elles font partie de l’Amérique, ce pays que j’aime.

D'aucuns verront ici une tentative de justifier ou d’excuser des propos tout à fait inexcusables. Je peux vous assurer qu’il n’en est rien. Je suppose qu’il serait plus prudent, politiquement, de continuer comme si de rien n'était, en espérant que toute l’affaire sera vite oubliée.

Nous pourrions faire peu de cas du Rev. Wright, et ne voir en lui qu’un excentrique ou un démagogue, tout comme certains l’ont fait dans le cas de Geraldine Ferraro, l’accusant, à la suite de ses récentes déclarations, de préjugé racial.

Mais je crois que ce pays, aujourd'hui, ne peut pas se permettre d'ignorer la problématique de race. Nous commettrions la même erreur que le Rev. Wright dans ses sermons offensants sur l'Amérique —en simplifiant, en recourant à des stéréotypes et en accentuant les côtés négatifs au point de déformer la réalité.

Le fait est que les propos qui ont été tenus et les problèmes qui ont été soulevés ces dernières semaines reflètent les aspects complexes du problème racial que n’avons jamais vraiment explorés — une partie de notre union qui nous reste encore à parfaire.

Et si nous abandonnons maintenant pour revenir tout simplement à nos positions respectives, nous n'arriverons jamais à nous unir pour surmonter ensemble les défis que sont l'assurance maladie, l'éducation ou la création d'emplois pour chaque Américain.

Pour comprendre cet état de choses, il faut se rappeler comment on en est arrivé là. Comme l’a écrit William Faulkner : « Le passé n’est pas mort et enterré. En fait il n’est même pas passé. » Nul besoin ici de réciter l’histoire des injustices raciales dans ce pays

Mais devons nous rappeler que si tant de disparités existent dans la communauté afro-américaine d’aujourd’hui, c’est qu’elles proviennent en droite ligne des inégalités transmises par la génération précédente qui a souffert de l'héritage brutal de l'esclavage et de Jim Crow.

La ségrégation à l’école a produit et produit encore des écoles inférieures. Cinquante ans après Brown vs. The Board of Education, rien n’a changé et la qualité inférieure de l’éducation que dispensent ces écoles aide à expliquer les écarts de réussite entre les étudiants blancs et noirs d’aujourd’hui.

La légalisation de la discrimination —des noirs qu’on empêchait, souvent par des méthodes violentes, d'accéder a la propriété, des crédits que l’on accordait pas aux entrepreneurs afro-américains, des propriétaires noirs qui n'avaient pas droit aux prêts du FHA [Ndt : Federal Housing Administration, l’administration fédérale en charge du logement], des noirs exclus des syndicats, des forces de police ou des casernes de pompiers, a fait que les familles noires n’ont jamais pu accumuler un capital conséquent à transmettre aux générations futures.

Cette histoire explique l’écart de fortune et de revenus entre noirs et blancs et la concentration des poches de pauvreté qui persistent dans tant de communautés urbaines et rurales d’aujourd’hui.

Le manque de débouchés parmi les noirs, la honte et la frustration de ne pouvoir subvenir aux besoins de sa famille ont contribué a la désintégration des familles noires —un problème que la politique d’aide sociale, pendant des années, a peut-être aggravée. Le manque de service publics de base dans un si grand nombre de quartiers noirs —des aires de jeux pour les enfants, des patrouilles de police, le ramassage régulier des ordures et l'application des codes d'urbanisme, tout cela a crée un cycle de violence, de gâchis et de négligences qui continue de nous hanter.

C'est la réalité dans laquelle le Rev. Wright et d’autres Afro-Américains de sa génération ont grandi. Ils sont devenus adultes à la fin des années 50 et au début des années 60, époque ou la ségrégation était encore en vigueur et les perspectives d'avenir systématiquement réduites.

Ce qui est extraordinaire, ce n’est pas de voir combien ont renoncé devant la discrimination, mais plutôt combien ont réussi à surmonter les obstacles et combien ont su ouvrir la voie à ceux qui, comme moi, allaient les suivre.

Mais pour tous ceux qui ont bataillé dur pour se tailler une part du Rêve Américain, il y en a beaucoup qui n'y sont pas arrivés – ceux qui ont été vaincus, d’une façon ou d’une autre, par la discrimination.

L’expérience de l'échec a été léguée aux générations futures : ces jeunes hommes et, de plus en plus, ces jeunes femmes que l'on voit aux coins des rues ou au fond des prisons, sans espoir ni perspective d'avenir. Même pour les noirs qui s'en sont sortis, les questions de race et de racisme continuent de définir fondamentalement leur vision du monde.

Pour les hommes et les femmes de la génération du Rev. Wright, la mémoire de l’humiliation de la précarité et de la peur n’a pas disparu, pas plus que la colère et l’amertume de ces années.

Cette colère ne s’exprime peut-être pas en public, devant des collègues blancs ou des amis blancs. Mais elle trouve une voix chez le coiffeur ou autour de la table familiale. Parfois cette colère est exploitée par les hommes politiques pour gagner des voix en jouant la carte raciale, ou pour compenser leur propre incompétence.

Et il lui arrive aussi de trouver une voix, le dimanche matin à l’église, du haut de la chaire ou sur les bancs des fidèles. Le fait que tant de gens soient surpris d’entendre cette colère dans certains sermons du Rev. Wright nous rappelle le vieux truisme, à savoir que c’est à l’office du dimanche matin que la ségrégation est la plus évidente.

Cette colère n’est pas toujours une arme efficace. En effet, bien trop souvent, elle nous détourne de nos vrais problèmes, elle nous empêche de confronter notre part de responsabilité dans notre condition, et elle empêche la communauté afro-américaine de nouer les alliances indispensables à un changement véritable.

Mais cette colère est réelle, et elle est puissante, et de souhaiter qu’elle disparaisse, de la condamner sans en comprendre les racines ne sert qu’à creuser le fossé d’incompréhension qui existe entre les deux races.

Et de fait, il existe une colère similaire dans certaines parties de la communauté blanche. La plupart des Américains de la classe ouvrière et de la classe moyenne blanche n'ont pas l’impression d’avoir été spécialement favorisés par leur appartenance raciale.

Leur expérience est l’expérience de l’immigrant —dans leur cas, ils n’ont hérité de personne, ils sont partis de rien. Ils ont travaillé dur toute leur vie, souvent pour voir leurs emplois délocalisés et leurs retraites partir en fumée.

Ils sont inquiets pour leur avenir, ils voient leurs rêves s’évanouir; à une époque de stagnation des salaires et de concurrence mondiale, les chances de s’en sortir deviennent comme un jeu de somme nulle où vos rêves se réalisent au dépens des miens.

Alors, quand on leur dit que leurs enfants sont affectés à une école à l’autre bout de la ville, quand on leur dit qu’un Afro-Américain qui décroche un bon job ou une place dans une bonne faculté est favorisé à cause d’une injustice qu’ils n’ont pas commise, quand on leur dit que leur peur de la délinquance dans les quartiers est une forme de préjugé, la rancœur s'accumule au fil du temps.

Comme la colère au sein de la communauté noire qui ne s’exprime pas en public, ces choses qui fâchent ne se disent pas non plus. Mais elles affectent le paysage politique depuis au moins une génération.

C’est la colère envers la politique d’assistance de l’Etat-Providence et la politique de discrimination positive qui ont donné naissance à la Coalition Reagan. Les hommes politiques ont systématiquement exploité la peur de l’insécurité à des fins électorales. Les présentateurs des talk-shows et les analystes conservateurs se sont bâti des carrières en débusquant des accusations de racisme bidon, tout en assimilant les débats légitimes sur les injustices et les inégalités raciales à du politiquement correct ou du racisme a rebours.

Tout comme la colère noire s’est souvent avérée contre-productive, la rancœur des blancs nous a aveuglés sur les véritables responsables de l’étranglement de la classe moyenne —une culture d’entreprise où les délits d'initiés, les pratiques comptables douteuses et la course aux gains rapides sont monnaie courante ; une capitale sous l'emprise des lobbies et des groupes de pression, une politique économique au service d'une minorité de privilégiés.

Et pourtant, souhaiter la disparition de cette rancœur des blancs, la qualifier d’inappropriée, voire de raciste, sans reconnaître qu’elle peut avoir des causes légitimes —voila aussi qui contribue à élargir la fracture raciale et faire en sorte que l’on n'arrive pas à se comprendre.

Voilà où nous en sommes actuellement : incapables depuis des années de nous extirper de l'impasse raciale. Contrairement aux dires de certains de mes critiques, blancs ou noirs, je n'ai jamais eu la naïveté de croire que nous pourrions régler nos différends raciaux en l'espace de quatre ans ou avec une seule candidature, qui plus est une candidature aussi imparfaite que la mienne.

Mais j’ai affirmé ma conviction profonde—une conviction ancrée dans ma foi en Dieu et ma foi dans le peuple américain—qu’en travaillant ensemble nous arriverons à panser nos vieilles blessures raciales et qu’en fait nous n’avons plus le choix si nous voulons continuer d’avancer dans la voie d’une union plus parfaite.

Pour la communauté afro-américaine, cela veut dire accepter le fardeau de notre passé sans en devenir les victimes, cela veut dire continuer d’exiger une vraie justice dans tous les aspects de la vie américaine. Mais cela veut aussi dire associer nos propres revendications –meilleure assurance maladie, meilleures écoles, meilleurs emplois—aux aspirations de tous les Américains, qu’il s’agisse de la blanche qui a du mal à briser le plafond de verre dans l’échelle hiérarchique, du blanc qui a été licencié ou de l'immigrant qui s’efforce de nourrir sa famille.

Cela veut dire aussi assumer pleinement nos responsabilités dans la vie — en exigeant davantage de nos pères, en passant plus de temps avec nos enfants, en leur faisant la lecture, en leur apprenant que même s'ils sont en butte aux difficultés et à la discrimination, ils ne doivent jamais succomber au désespoir et au cynisme : ils doivent toujours croire qu’ils peuvent être maîtres de leur destinée.

L’ironie, c’est que cette notion si fondamentalement américaine –et, oui, conservatrice—de l’effort personnel, on la retrouve souvent dans les sermons du Rev. Wright. Mais ce que mon ancien pasteur n’a pas compris, c’est qu’on ne peut pas chercher à s’aider soi-même sans aussi croire que la société peut changer.

L’erreur profonde du Rev. Wright n’est pas d’avoir parlé du racisme dans notre société. C’est d’en avoir parlé comme si rien n'avait changé, comme si nous n'avions pas accompli de progrès, comme si ce pays —un pays ou un noir peut être candidat au poste suprême et construire une coalition de blancs et de noirs, d'hispaniques et d'asiatiques, de riches et de pauvres, de jeunes et de vieux—était encore prisonnier de son passé tragique. Mais ce que nous savons – ce que nous avons vu—c’est que l’Amérique peut changer. C’est là le vrai génie de cette nation. Ce que nous avons déjà accompli nous donne de l’espoir —l’audace d’espérer —pour ce que nous pouvons et devons accomplir demain.

Pour ce qui est de la communauté blanche, la voie vers une union plus parfaite suppose de reconnaître que ce qui fait souffrir la communauté afro-américaine n’est pas le produit de l’imagination des noirs ; que l’héritage de la discrimination —et les épisodes actuels de discrimination, quoique moins manifestes que par le passé- sont bien réels et doivent être combattus.

Non seulement par les mots, mais par les actes —en investissant dans nos écoles et nos communautés ; en faisant respecter les droits civils et en garantissant une justice pénale plus équitable ; en donnant à cette génération les moyens de s'en sortir, ce qui faisait défaut aux générations précédentes.

Il faut que tous les Américains comprennent que vos rêves ne se réalisent pas forcément au détriment des miens ; qu'investir dans la santé, les programmes sociaux et l'éducation des enfants noirs, bruns et blancs contribuera à la prospérité de tous les Américains.

En fin de compte, ce que l’on attend de nous, ce n’est ni plus ni moins ce que toutes les grandes religions du monde exigent —que nous nous conduisions envers les autres comme nous aimerions qu’ils se conduisent envers nous. Soyons le gardien de notre frère, nous disent les Ecritures. Soyons le gardien de notre sœur. Trouvons ensemble cet enjeu commun qui nous soude les uns aux autres, et que notre politique reflète aussi l'esprit de ce projet.

Car nous avons un choix à faire dans ce pays. Nous pouvons accepter une politique qui engendre les divisions intercommunautaires, les conflits et le cynisme. Nous pouvons aborder le problème racial en voyeurs —comme pendant le procès d’O.J. Simpson —, sous un angle tragique – comme nous l’avons fait après Katrina – ou encore comme nourriture pour les journaux télévisés du soir. Nous pouvons exploiter la moindre bavure dans le camp d’Hillary comme preuve qu’elle joue la carte raciale, ou nous pouvons nous demander si les électeurs blancs voteront en masse pour John McCain en novembre, quel que soit son programme politique.

Oui, nous pouvons faire cela.

Mais dans ce cas, je vous garantis qu’aux prochaines élections nous trouverons un autre sujet de distraction. Et puis un autre. Et puis encore un autre. Et rien ne changera.

C’est une possibilité. Ou bien, maintenant, dans cette campagne, nous pouvons dire ensemble : « Cette fois, non ». Cette fois nous voulons parler des écoles délabrées qui dérobent leur avenir à nos enfants, les enfants noirs, les enfants blancs, les enfants asiatiques, les enfants hispaniques et les enfants amérindiens.

Cette fois nous ne voulons plus du cynisme qui nous répète que ces gosses sont incapables d'apprendre, que ces gosses qui nous ne ressemblent pas sont les problèmes de quelqu'un d'autre. Les enfants de l’Amérique ne sont pas ces gosses-là, mais ces gosses-là sont pourtant bien nos enfants, et nous ne tolérerons pas qu’ils soient laissés pour compte dans la société du vingt-et-unième siècle. Pas cette fois.

Cette fois nous voulons parler des files d’attente aux urgences peuplées de blancs, de noirs et d’hispaniques qui n’ont pas d’assurance santé, qui ne peuvent seuls s’attaquer aux groupes de pression mais qui pourront le faire si nous nous y mettons tous.

Cette fois nous voulons parler des usines qui ont fermé leurs portes et qui ont longtemps fait vivre honnêtement des hommes et des femmes de toute race, nous voulons parler de ces maisons qui sont maintenant à vendre et qui autrefois étaient les foyers d'Américains de toute religion, de toute région et de toute profession.

Cette fois nous voulons parler du fait que le vrai problème n’est pas que quelqu’un qui ne vous ressemble pas puisse vous prendre votre boulot, c’est que l’entreprise pour laquelle vous travaillez va délocaliser dans le seul but de faire du profit.

Cette fois, nous voulons parler des hommes et des femmes de toute couleur et de toute croyance qui servent ensemble, qui combattent ensemble et qui versent ensemble leur sang sous le même fier drapeau. Nous voulons parler du moyen de les ramener à la maison, venant d’une guerre qui n’aurait jamais dû être autorisée et qui n’aurait jamais dû avoir lieu, et nous voulons parler de la façon de montrer notre patriotisme en prenant soin d’eux et de leurs familles et en leur versant les allocations auxquelles ils ont droit.

Je ne me présenterais pas à l’élection présidentielle si je ne croyais pas du fond du cœur que c'est ce que veut l'immense majorité des Américains pour ce pays. Cette union ne sera peut-être jamais parfaite mais, génération après génération, elle a montré qu’elle pouvait se parfaire.

Et aujourd'hui, chaque fois que je me sens sceptique ou cynique quant à cette possibilité, ce qui me redonne le plus d’espoir est la génération à venir —ces jeunes dont les attitudes, les croyances et le sincère désir de changement sont déjà, dans cette élection, rentrés dans l’Histoire.

Il y a une histoire que j’aimerais partager avec vous aujourd’hui, une histoire que j’ai eu l’honneur de raconter lors de la commémoration de la naissance de Martin Luther King, dans sa paroisse, Ebenezer Baptist, à Atlanta.

Il y a une jeune blanche de 23 ans, du nom d’Ashley Baia, qui travaillait pour notre campagne à Florence, en Caroline du Sud. Depuis le début, elle a été chargée de mobiliser une communauté à majorité afro-américaine. Et un jour elle s’est trouvée à une table ronde où chacun, tour à tour, racontait son histoire et disait pourquoi il était là.

Et Ashley a dit que quand elle avait 9 ans sa maman a eu un cancer, et parce qu’elle avait manqué plusieurs jours de travail elle a été licenciée et a perdu son assurance maladie. Elle a dû se mettre en faillite personnelle et c’est là qu’Ashley s’est décidée à faire quelque chose pour aider sa maman.

Elle savait que ce qui coûtait le plus cher c’était d’acheter à manger, et donc Ashley a convaincu sa mère ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était des sandwichs moutarde-cornichons. Parce que c'était ce qu’il y avait de moins cher.

C'est ce qu’elle a mangé pendant un an, jusqu'à ce que sa maman aille mieux. Et elle a dit à tout le monde, à la table ronde, qu’elle s’était engagée dans la campagne pour aider les milliers d’autres enfants du pays qui eux aussi veulent et doivent aider leurs parents.

Ashley aurait pu agir différemment. Quelqu’un lui a peut être dit a un moment donné que la cause des ennuis de sa mère c’était soit les noirs qui, trop paresseux pour travailler, vivaient des allocations sociales, soit les hispaniques qui entraient clandestinement dans le pays. Mais ce n’est pas ce qu’elle a fait. Elle a cherché des alliés avec qui combattre l’injustice.

Bref, Ashley termine son histoire et demande a chacun pourquoi il s'est engagé dans la campagne. Ils ont tous des histoires et des raisons différentes. Il y en a beaucoup qui soulèvent un problème précis. Et pour finir, c’est le tour de ce vieillard noir qui n’a encore rien dit.

Et Ashley lui demande pourquoi il est là. Il ne soulève aucun point en particulier. Il ne parle ni de l’assurance maladie ni de l’économie. Il ne parle ni d’éducation ni de guerre. Il ne dit pas qu’il est venu à cause de Barack Obama. Il dit simplement :
« Je suis ici à cause d’Ashley. »

« Je suis ici à cause d’Ashley »
. A lui seul, ce déclic entre la jeune fille blanche et le vieillard noir ne suffit pas. Il ne suffit pas pour donner une assurance santé aux malades, du travail à ceux qui n’en n’ont pas et une éducation à nos enfants.

Mais c’est par là que nous démarrons. Par là que notre union se renforce. Et comme tant de générations l’ont compris tout au long des deux cent vingt et une années écoulées depuis que des patriotes ont signé ce document a Philadelphie, c’est par là que commence le travail de perfection. »

 

 

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ALLAIN JULES C@MMUNICATION 21/03/2008 19:38

Quel punch, quelle force, quelle maestria.

Mille fois merci Milton !